F1 News : Quelle a été l'évolution de la position des Francophones face à la montée du séparatisme flamand ?
Jean-Pierre Stroobants : Si les problèmes actuels ont une origine lointaine, la crispation date de 2007. A l'époque, Yves Leterme, le chrétien-démocrate flamand qui devient Premier ministre après de longues négociations, annonce qu'il faut lancer une grande réforme des institutions conforme au vœu des Flamands et résoudre le problème linguistique de l'arrondissement dit "BHV" (Bruxelles-Hal-Vilvorde) (ndlr : voir ci-dessous). Et il dit alors aux Francophones qu'ils doivent accepter ces réformes sous peine de voir l'opinion flamande se radicaliser. Evidemment, les Francophones n'ont pas été enthousiastes à mettre au point ce projet. Ils y ont posé de nombreux obstacles. Résultat : la Flandre s'est radicalisée, comme l'avait prédit Yves Leterme.
TF1 News : Quelle est aujourd'hui position des ces mêmes Francophones face à la situation issue des élections de dimanche dernier ?
J.-P. S. : Ils semblent avoir changé d'avis et opéré un revirement depuis 2007. Depuis dimanche, un nouvel argument a notamment fait son apparition. Il peut se résumer ainsi : 'les obstacles posés à la réforme institutionnelle ont contribué au succès de la Nouvelle Alliance Flamande (ndlr : N-VA, le parti séparatiste flamand arrivé en tête des législatives). Aujourd'hui, le PS paraît prêt à discuter. Les libéraux, redevenus deuxième parti, restent très prudents en expliquant que "l'initiative ne (leur) appartient pas". Les centristes du CDH sont les plus réticents, en partie en raison d'une allergie personnelle envers Bart De Wever (ndlr : le leader de la N-VA) Les écologistes, plus ouverts à la discussion, sont prêts à faire des concessions sur les réformes pour garder l'unité du pays.
| "Les Francophones veulent mettre des verrous aux discussions" |
TF1 News : Négocier, oui. Mais sur quoi ? Et surtout, sur quoi ne pas négocier ?
J.-P. S. : Les Francophones sont prêts à négocier sur des réformes assurant un meilleur fonctionnement du gouvernement fédéral -il faut admettre que ce dernier est plombé par de nombreux conflits et par un partage des compétences pas très clair avec les régions. Leur objectif est d'assurer "efficacité et solidarité". Ceci est très important. Ils veulent ainsi garder des verrous, le premier étant le caractère unitaire de la sécurité sociale.
J.-P. S. : Les Francophones sont prêts à négocier sur des réformes assurant un meilleur fonctionnement du gouvernement fédéral -il faut admettre que ce dernier est plombé par de nombreux conflits et par un partage des compétences pas très clair avec les régions. Leur objectif est d'assurer "efficacité et solidarité". Ceci est très important. Ils veulent ainsi garder des verrous, le premier étant le caractère unitaire de la sécurité sociale.
Actuellement, elle assure des transferts d'argent des plus riches (les Flamands) vers les moins nantis (les Wallons). Evidemment, c'est aussi valable dans d'autres pays comme la France. Mais, en Belgique, avec l'opposition linguistique et historique entre les deux régions, ce débat sur l'argent est crucial. En Flandre, la N-VA exige donc une scission complète et immédiate de la sécu. Les autres partis sont moins radicaux et demandent une séparation lente, secteur par secteur.
TF1 News : Quels sont les autres "verrous" des Francophones ?
J.-P. S. : Bruxelles, à la fois capitale belge et capitale de la Flandre et peuplée seulement de 10% de néerlandophones. C'est une ville-région pauvre, puisqu'il lui manque généralement 500 millions d'euros par an pour assumer son rôle. La NV-A affirme qu'elle est mal gérée car dirigée par des francophones. Elle propose donc de la supprimer et de mettre en place un système de cogestion à 50-50. Cela pose évidemment un problème démocratique puisque cela donnerait aux Flamands un poids politique bien supérieur à leur poids démographique. Les francophones pourraient-ils accepter la proposition flamande en échange d'un transfert d'argent, comme le suggère la N-VA ? La situation ne serait pas inédite. Aujourd'hui, ils ne semblent pas prêts. Pour la suite, beaucoup se disent "pourquoi pas".
TF1 News : Quels sont les autres "verrous" des Francophones ?
J.-P. S. : Bruxelles, à la fois capitale belge et capitale de la Flandre et peuplée seulement de 10% de néerlandophones. C'est une ville-région pauvre, puisqu'il lui manque généralement 500 millions d'euros par an pour assumer son rôle. La NV-A affirme qu'elle est mal gérée car dirigée par des francophones. Elle propose donc de la supprimer et de mettre en place un système de cogestion à 50-50. Cela pose évidemment un problème démocratique puisque cela donnerait aux Flamands un poids politique bien supérieur à leur poids démographique. Les francophones pourraient-ils accepter la proposition flamande en échange d'un transfert d'argent, comme le suggère la N-VA ? La situation ne serait pas inédite. Aujourd'hui, ils ne semblent pas prêts. Pour la suite, beaucoup se disent "pourquoi pas".
Ensuite, vient le problème du fameux arrondissement "BHV", le seul encore bilingue où la minorité francophone dispose de droits, dits "facilités" dans les communes flamandes. La N-VA et tous les partis flamands veulent supprimer ces "facilités" en créant une scission sur la "frontière linguistique" : grosso modo, le Nord serait acquis aux Flamands, le Sud aux Francophones. Sur ce point, des concessions mutuelles sont possibles à l'avenir.
| "Il faut laisser le bénéfice du doute à Bart De Wever" |
TF1 News : A terme, que peuvent espérer les francophones ? Sont-ils résignés à une séparation, qu'ils retarderaient, selon les Flamands, le plus longtemps possible pour maximiser les transferts d'argent de la sécurité sociale ?
J.-P. S. : Ils souhaitent le maintien de la monarchie et de l'Etat fédéral autant que possible -même si dans les faits, il s'agit d'un faux-fédéralisme, qui, au lieu de rapprocher, a simplement ralenti l'éloignement. Aujourd'hui, l'opinion publique francophone est en effet inquiète sur l'avenir des transferts d'argent -il faut rappeler que pendant plus de cent ans, ils se sont déroulés dans l'autre sens. De leur côté, les partis hésitent à poser le débat et la question d'une séparation de peur d'effrayer la population. Ils ne parlent donc pas du "Plan B". Mais, dans un scénario ultime, si la Flandre s'en va, il n'y aura pas beaucoup d'autre solution que d'associer Bruxelles et la Wallonie pour créer une nouvelle Belgique.
TF1 News : Bart De Wever, le leader de la N-VA, est en position de revendiquer le poste de Premier ministre. Mais il propose à Elio di Rupo, le leader socialiste de Wallonie, de diriger le gouvernement. Bonne volonté ou piège ?
J.-P. S. : Tous les politiques, y compris Elio di Rupo, se posent la question. Je pense que dans l'esprit de Bart De Wever, il s'agit vraiment d'un gage et qu'il faut lui laisser le bénéfice du doute. Il sait en effet qu'il devra affronter son parti lorsqu'il fera des concessions sur un éventuel accord de gouvernement. Sur beaucoup de sujets (immigration, droit d'asile...), N-VA et socialistes sont en effet en désaccord sur tout.
J.-P. S. : Ils souhaitent le maintien de la monarchie et de l'Etat fédéral autant que possible -même si dans les faits, il s'agit d'un faux-fédéralisme, qui, au lieu de rapprocher, a simplement ralenti l'éloignement. Aujourd'hui, l'opinion publique francophone est en effet inquiète sur l'avenir des transferts d'argent -il faut rappeler que pendant plus de cent ans, ils se sont déroulés dans l'autre sens. De leur côté, les partis hésitent à poser le débat et la question d'une séparation de peur d'effrayer la population. Ils ne parlent donc pas du "Plan B". Mais, dans un scénario ultime, si la Flandre s'en va, il n'y aura pas beaucoup d'autre solution que d'associer Bruxelles et la Wallonie pour créer une nouvelle Belgique.
TF1 News : Bart De Wever, le leader de la N-VA, est en position de revendiquer le poste de Premier ministre. Mais il propose à Elio di Rupo, le leader socialiste de Wallonie, de diriger le gouvernement. Bonne volonté ou piège ?
J.-P. S. : Tous les politiques, y compris Elio di Rupo, se posent la question. Je pense que dans l'esprit de Bart De Wever, il s'agit vraiment d'un gage et qu'il faut lui laisser le bénéfice du doute. Il sait en effet qu'il devra affronter son parti lorsqu'il fera des concessions sur un éventuel accord de gouvernement. Sur beaucoup de sujets (immigration, droit d'asile...), N-VA et socialistes sont en effet en désaccord sur tout.
En revanche, l'entourage de Bart De Wever voit certainement cette proposition comme un piège à long terme. Si les négociations pour former le gouvernement échouent, Bart De Wever aura alors le beau rôle pour dire qu'il a fait une concession mais que "décidément on ne peut pas faire confiance aux francophones". Et pourrait enchaîner en affirmant que la Belgique ne peut donc être gérée et qu'elle n'a donc plus de raison d'être.
| "Une rupture de la Belgique serait la pire situation possible pour l'UE" |
TF1 News : La situation actuelle aura-t-elle un impact sur la présidence belge de l'Union européenne, qui débute le 1er juillet ?
J.-P. S. : Etant donné la personnalité d'Yves Leterme, la présidence belge aurait été faible. En expédiant les affaires courantes, sans véritables idées, cela sera encore plus le cas. Mais il y a aussi des contrepoids : une présidence, cela se prépare et surtout la mise en place du Traité de Lisbonne, avec un président du Conseil européen, a réduit le rôle de la présidence tournante pays par pays.
TF1 News : Vous avez intitulé votre livre Belgique, laboratoire de la désunion européenne. Ce n'est pas très optimiste.
J.-P. S. : Il y a un parallèle entre la Belgique et l'UE. Ce n'est pas un hasard si la Belgique a été à la fois un membre fondateur de l'UE et est toujours l'un des pays les plus favorables à l'idée européenne. Comme en Europe, elle fait cohabiter des langues et des cultures différentes et son système de solidarité permet de réaliser des transferts entre les plus riches et les moins riches pour assurer la cohésion de l'ensemble. Au cœur des institutions européennes, lien territorial entre la France et l'Allemagne, la Belgique représente donc une situation très particulière. On ne peut pas par exemple la comparer à la Tchécoslovaquie, qui s'est séparée sans conséquence. Une rupture en Belgique serait donc la pire situation possible pour l'UE car elle symboliserait sa désunion.
J.-P. S. : Etant donné la personnalité d'Yves Leterme, la présidence belge aurait été faible. En expédiant les affaires courantes, sans véritables idées, cela sera encore plus le cas. Mais il y a aussi des contrepoids : une présidence, cela se prépare et surtout la mise en place du Traité de Lisbonne, avec un président du Conseil européen, a réduit le rôle de la présidence tournante pays par pays.
TF1 News : Vous avez intitulé votre livre Belgique, laboratoire de la désunion européenne. Ce n'est pas très optimiste.
J.-P. S. : Il y a un parallèle entre la Belgique et l'UE. Ce n'est pas un hasard si la Belgique a été à la fois un membre fondateur de l'UE et est toujours l'un des pays les plus favorables à l'idée européenne. Comme en Europe, elle fait cohabiter des langues et des cultures différentes et son système de solidarité permet de réaliser des transferts entre les plus riches et les moins riches pour assurer la cohésion de l'ensemble. Au cœur des institutions européennes, lien territorial entre la France et l'Allemagne, la Belgique représente donc une situation très particulière. On ne peut pas par exemple la comparer à la Tchécoslovaquie, qui s'est séparée sans conséquence. Une rupture en Belgique serait donc la pire situation possible pour l'UE car elle symboliserait sa désunion.
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