dimanche 6 juin 2010

Stress au travail: la Poste sur la piste de France Telecom?

Suicides, épuisement... un courrier de médecins de la Poste dresse un constat alarmant. La direction se défend.


 
Par CORDÉLIA BONAL

«La Poste crée des "inaptes" physiques et psychologiques.» La phrase est écrite noir sur blanc par des médecins travail à la Poste, dans un courrier adressé le 20 mai au président du groupe, Jean-Paul Bailly, ainsi qu'aux ministres Christine Lagarde (Economie), Roselyne Bachelot (Santé) et Eric Woerth (Travail).

Révélé hier jeudi par le quotidien Le Télégramme, le document (à lire ici en PDF) est signé par le Syndicat professionnel des médecins de prévention de La Poste, qui regroupe une majorité des 150 médecins de prévention que compte le groupe, selon le Syndicat national des professionnels de la santé au travail.

Sur cinq pages, les médecins dressent un état des lieux alarmant, qui n'est pas sans rappeler celui d'autres grands groupes dont France Telecom. Des «suicides ou tentatives de suicide, dont on peut penser qu'ils sont exclusivement liés à des situations de vie professionnelle». Un «taux d'absentéisme pour maladie (qui) atteint des seuils sans précédents», un «mal-être au travail» à «tous les niveaux opérationnels de l'entreprise», des «situations d'épuisement physique et psychologique».



Voilà pour le constat. Les causes? Le texte pointe la «très forte pression commerciale individuelle et quotidienne exercée sur les guichetiers», la «très grande distorsion perçue par les agents entre la communication interne de l'entreprise (...) et la réalité du quotidien au travail», des «organisations de travail de plus en plus virtuelles»...



Le texte forcerait-il le trait ? Oui, à en croire le supérieur hiérarchique des médecins du travail de la Poste, le docteur Bernard Siano, qui le dit «excessif». La Poste n’a «pas attendu ce courrier pour mettre en place une stratégie de prévention» des risques psychosociaux, qu’elle «pratique depuis plusieurs années», a-t-il fait valoir auprès de l'AFP.



«Effet France Telecom»

Mais ce malaise grandissant, les syndicats le dénoncent depuis des mois à longueur de courriers, de grèves (comme en ce moment dans les Hauts-de-Seine), de réunions et récemment encore auprès de la cour des Comptes. Dans un tract au vitriol diffusé en début d'année, la CFTC accusait ainsi la direction de «considérer de fait le risque du suicide comme une variable acceptable de la fluidité des effectifs».


Si tout le monde semble vouloir se garder de tomber dans la comptabilité macabre et éviter «l'effet France Telecom» (le courrier des médecins ne donne d'ailleurs aucun chiffre) on évoque là «trois suicides sur le lieu de travail», ici «un salarié qui s'est pendu dans le Limousin» pour lequel «il ne fait pas de doute, d'après tous les témoignages, que c'était lié au travail».


«Quand on sait la forme d'omerta que maintient le groupe autour de la souffrance au travail et la difficulté qu'ont les médecins à se faire entendre, il faut vraiment que la situation soit grave pour que cette lettre sorte», réagit Jean-Luc Jacques, président de la CFTC Postes. Comme d'autres, il voit dans les «réorganisations volontairement floues et autoritaires» un «moyen de les pousser les vers la sortie» avec «pour but unique la suppression d'emplois».

Dans ce groupe qui compte près de 300.000 salariés et fonctionnaires, «62.000 emplois ont été supprimés depuis fin 2002, c'est le plus grand plan social de France», rappelle Nicolas Galepides, administrateur Sud PTT.

«A tous les niveaux»

L'un et l'autre décrivent des sources de stress «à tous les niveaux». A la distribution, ce sont des facteurs qui ne voient plus le bout de leur journée sans pour autant se faire payer leurs heures sup. «Même les plus chevronnés ne peuvent que finir leur vacation en retard.» A fortiori depuis la mise en place du plan «facteurs d'avenir» qui, en supprimant le volant de postiers remplaçant, oblige les facteurs à délaisser leur propre tournée pour finir au pied levé celle du collègue absent (la «marguerite», dans le jargon). «Résultat, ils n'ont plus le temps de manger, font encore plus de kilomètres, ils fatiguent».


«Les cadences sont infernales. Je commence à 6h30 et je termine souvent à 16 heures sans même avoir pu finir», témoigne ce facteur du Pas-de-Calais, 20 ans de métier et «pourtant pas du genre à (se) plaindre». «L'humain à disparu. Prendre trois secondes pour saluer les gens sur la tournée, c'est trente secondes de trop.» Dans son équipe, sur treize facteurs, deux sont «en arrêt pour dépression» et lui même a «craqué» il y a trois mois. «J'ai pensé en finir, je n'ai pas honte de le dire.»

«Objectifs intenables»

Au guichet, pas mieux, poursuivent les syndicats. «On leur demande de faire toujours plus toujours plus vite». Poussés à «se transformer en commerciaux», soumis à «toujours plus d'objectifs», «ils ont le sentiment qu'il n'y a plus d'humain, plus d'éthique, plus d'idée de service public».


Quant à la Banque postale, «les objectifs sont intenables». Les vendeurs les moins performants sont «mis au pilori», dénonce Nicolas Galepides, qui explique comment les salariés reçoivent chaque mois la liste des conseillers qui n'ont pas vendu assez


Au milieu, des «managers de proximité» pris en tenaille entre les objectifs fixés par la direction et le désarroi de leur équipe. Ainsi ce cadre de Loire-Atlantique et élu CFTC, a appris la fusion du bureau de poste qu'il dirige alors qu'il était en congé maladie pour hernie discale. Postier depuis près de trente ans, il n'est «pas passé loin de la dépression» ces derniers mois. Aucun médecin du travail à qui s'adresser: «Dans le département on n'en a plus depuis quatre ans.»


«La direction ne nous parle qu'en termes de "gains de productivité" d'"optimisation des moyens”. Alors que sur le terrain, toute une partie du travail n'est pas mesurable.»

Accusée d'être dans le «déni manifeste» par le courrier des médecins et par les syndicats, le direction se dit «surprise et choquée» par ce qu'elle qualifie de «procès d'intention innacceptable». Par retour de courrier le délégué général «réaffirme l'engagement de l'entreprise en matière de santé et de sécurité au travail», rappelant à l'appui différents dispositifs mis en place: un «protocole de prévention eu harcèlement moral» depuis 2002, un «plan sécurité au travail» amorcé en 2007, et un «Observatoire de la Santé au travail» en 2008.

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